Episode 3 - Cette petite école qui rejoint un grand mouvement
A vous toutes et vous tous qui nous faites l'amitié de vous intéresser à l'histoire de notre école, bienvenue pour ce nouvel épisode qui va nous emmener de la libération à la "réforme de 1947" !
🌅 Sortir de la guerre… et se faire une place
Nous l’avons vu au cours des épisodes précédents : notre école est née pendant l’Occupation, portée par l’espoir qu’une fois la Victoire acquise, elle pourrait prendre part à la reconstruction économique du pays.
Fin 1944, la première promotion de l’ESC Amiens est diplômée. Les élèves ont sans doute célébré comme il se doit la libération de la ville, le 31 août. La guerre n’est pourtant pas encore terminée et nul ne sait alors combien de temps le conflit se prolongera. Voilà qui n'empêche pas l'école de préparer son avenir : une nouvelle promotion va arriver et les élèves s’apprêtent à créer la première "Association Amicale des Anciens Elèves".
Et la Paix vint enfin avec la reddition signée le 8 mai 1945 à Reims.
L’École Supérieure de Commerce de Picardie a survécu mais la fin de la guerre change la donne. Pendant l’Occupation, fonder une école relevait presque de l’acte de résistance et d’anticipation. La paix retrouvée, il faut désormais prouver que l’établissement mérite réellement sa place aux côtés des autres écoles de commerce, qui depuis quelques décennies bataillent pour que l'enseignement supérieur commercial trouve sa place entre l'Université et les Ecoles d'Ingénieurs...
Mais comment se replonger dans cette histoire ? C'est là que chanceux que nous sommes, nous disposons de quelques documents qui ont traversé l'histoire, à savoir les bulletins n°2, n°3 et n°4 de "l’Association Amicale des Anciens Elèves", publiés entre 1945 et 1947. On ne pouvait espérer guère mieux que ces petits fascicules pour comprendre comment l’école allait passer de l’élan fondateur à une phase de structuration plus exigeante.
🛠️ 1945 : structurer et rendre visible l’institution
Commençons par ce bulletin n°2, daté du 2ème trimestre 1945 : au coeur de ces pages imprimées sur un papier modeste mais soigneusement composées apparaissent les résultats détaillés des examens, la liste des professeurs, les règlements des études et les modalités des concours.
Publier ces informations n’a rien d’anodin. L’école expose son fonctionnement, ses exigences, ses méthodes. En d’autres termes, elle accepte d’être regardée et jugée, d'autant que ces fascicules semblaient bénéficier d'une large diffusion, bien au delà des anciens élèves.
Le bulletin n°3, publié au 4ème trimestre 1945, confirme cette orientation. Les promotions y sont présentées, les examens décrits avec précision et les règles rappelées avec rigueur.
Il ne s’agit plus seulement de raconter la vie de l’école. Il s’agit d’en démontrer le sérieux.
L’ESC Picardie ne veut pas apparaître seulement comme une initiative locale née dans les circonstances exceptionnelles de la guerre. Elle cherche au contraire à s’inscrire dans les standards qui s’imposent progressivement dans l’enseignement commercial français.
🎓 Le concours : un marqueur décisif
Parmi les éléments les plus souvent évoqués dans ces bulletins figure le concours d’entrée exposé en détail : dates des épreuves, nature des matières, coefficients, nombre de candidats, nombre d’admis...
À première vue, il pourrait s’agir d’informations destinées aux futurs étudiants. Mais dans la France de l’après-guerre, le concours est bien plus qu’une procédure administrative : c’est un symbole. Depuis la fin du XIXᵉ siècle, la légitimité des grandes écoles repose largement sur la sélection. Mais ce recrutement sélectif, un point acquis du côté des écoles d'ingénieurs, est souvent jugé trop souple voire peu regardant du côté des écoles de commerce.
Nous en avons parlé, c'est entre autre le décret de 1937 qui allait inviter ces écoles à faire des efforts en la matière et s'aligner sur ce qui va devenir un premier standard. Née en 1942, l’ESC Picardie avait tout intérêt à adopter le plus rapidement possible ces codes qui définissent les grandes écoles : concours obligatoire, épreuves écrites et orales clairement établies, coefficients et moyennes éliminatoires.
Ainsi se dessinent les premiers pas d’une reconnaissance appelée à dépasser le cadre régional.
🏛️ 1946–1947 : la bascule nationale
Les années 1946 et 1947 marquent un tournant. La réforme de 1937, qui avait posé les bases d’un cadre commun pour les écoles supérieures de commerce, avait été en grande partie suspendue par la guerre. Au sortir du conflit, l’État entend reprendre la main et poursuivre les démarches visant à donner une cohérence nationale à ces établissements.
Les programmes doivent être harmonisés, les examens mieux contrôlés et les diplômes davantage encadrés. L’objectif est clair : faire des écoles de commerce de véritables établissements d’enseignement supérieur.
Le bulletin n°4, daté du 1er trimestre 1947, témoigne de cette évolution. On y observe une attention accrue portée aux conditions d’examen, à la conformité des enseignements et aux équivalences avec d’autres formations.
L’école doit désormais se situer dans un ensemble national qui possède ses règles et ses références.
🎯 L’influence du modèle HEC
Dans le monde des écoles de commerce françaises, un établissement s’est progressivement imposé comme référence : HEC Paris. Fondée en 1881 par la Chambre de commerce de Paris, l’école a construit un modèle associant concours exigeant, sélection rigoureuse et ambition académique comparable à celle des grandes écoles d’ingénieurs.
Bien sûr, il n’était pas question de comparer HEC et l’ESC Picardie, tant les moyens et les contextes différaient. On hésite même à dire que l'ESC aura tenté de s'inscrire dans le sillage d'HEC. Reste qu'un élément mérite d’être souligné : la direction de l’ESC Picardie est alors confiée à Pierre GARNIER, diplômé d’HEC justement.
Difficile de croire que cela n’aurait joué aucun rôle. Diriger une école en connaissant de l’intérieur les codes du système des grandes écoles a du constituer un atout important pour orchestrer la stratégie de l’établissement, pour contribuer à inscrire l’école dans la culture des grandes écoles françaises.
📚 L’évolution des enseignements
Qu'enseigne-t-on alors ? Des cours de droit civil et commercial, d’économie politique et sociale, d’organisation des entreprises, de commerce et de comptabilité, ainsi que des langues vivantes déjà considérées comme indispensables.
Une exigence qui a retenu notre attention : le stage obligatoire en entreprise, accompagné d’un rapport de fin d’études soutenu devant un jury, hé oui, déjà...
Il ne s’agissait pas seulement d’enseigner des techniques commerciales mais de former des jeunes capables d’observer, d’analyser et de présenter leur travail de manière structurée.
On en revient toujours au projet fondateur : préparer des cadres appelés à participer à la reconstruction de l’économie française.
⚖️ Une école dans un système hiérarchisé
Vous l'imaginez aisément : toutes les écoles n'évoluaient pas dans les mêmes conditions.
D'un côté notamment, des établissements parisiens qui bénéficiaient d’un bassin de recrutement plus large, d’une proximité avec les ministères et d’un prestige qui s'installait. D'un autre côté, les déjà nombreuses écoles de province, constituant un ensemble plus hétérogène, qui pour certaines peinaient à démontrer la valeur de leurs formations.
La toute jeune école d'Amiens n'avait sans doute d'autres choix que de saisir toutes les occasions d'afficher ses résultats, de souligner la conformité de ses programmes aux règlements nationaux et de mettre en avant les personnalités associées à la vie de l’école. Autant d’éléments destinés à asseoir la crédibilité de l’institution.
👥 L’Association Amicale des anciens élèves : un outil stratégique
Nous avons eu l'occasion de le souligner : la 1ère association des anciens élèves est née très tôt. Dès décembre 1944, elle se dotait d’un bureau, de statuts détaillés et d’un programme d’actions. Parmi les projets figurait la création d’une commission de placement destinée à faciliter l’insertion professionnelle des diplômés, la publication régulière d’un bulletin et même la constitution d’une caisse de secours pour les membres dans le besoin.
Il n'est donc pas seulement question de camaraderie, bien que le sujet ne soit pas traité à la légère puisque nous avons pu découvrir un reportage sur un "baptème de promotion" qui a tout de ce qui s'appelait alors le bizutage (autre temps, autres moeurs).
Les premiers diplômés avaient manifestement déjà bien compris que la valeur d’un diplôme allait dépendre aussi du réseau qui l’accompagnerait. De leur côté, les fondateurs de l'école savaient que la crédibilité d’une école allait se construire dans la durée, grâce à la solidarité et à la visibilité de ses anciens.
🎬 Conclusion – Une petite école dans un grand mouvement
Nous avons la chance que ces premiers bulletins nous soient parvenus. À travers ces pages imprimées avec les moyens modestes de l’après-guerre, nous avons là l'opportunité d'observer la transformation progressive d’une initiative locale en institution.
Entre 1945 et 1947, l’ESC Picardie consolide son concours, formalise ses examens, structure son réseau d’anciens et adopte les standards nationaux des écoles supérieures de commerce.
Elle n’est plus seulement l’école née dans la tourmente. Elle devient une école qui revendique sa place dans le paysage des grandes écoles françaises.
Et c’est précisément ce mouvement que nous voulions rappeler ici : l’histoire de notre école ne se résume pas à une succession d’anecdotes locales. Elle s’inscrit pleinement dans l’histoire plus vaste de l’enseignement supérieur et dans celle des cadres qui ont contribué à reconstruire l’économie française après la guerre.
Christophe MATHIEU, ESC 89, Conteur 😉 ✒️
Curieux de voir les documents historiques de plus près ? Les bulletins auxquels nous faisons références sont disponibles ici dans la galerie des documents.
Retrouvez ici l'épisode pilote, là, l'épisode n°1 et là, l'épisode n°2.
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